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UNE VISION DE L'ISLAM TROP CONFUSE [INTERVIEW ALAN BESANCON]
by Michel Gurfinkiel
Valeurs Actuelles
February 15, 2004

Professeur à l'Ecole pratique des hautes études, membre de l'Institut (Académie des Sciences morales et politiques), Alain Besançon observait voici sept ans, dans son ouvrage Trois tentations de l'Eglise, « qu'il y avait désormais plus de musulmans pratiquants en France que de catholiques pratiquants." Fait exceptionnel pour un laic, il a presente ses analyses à la demande du pape devant le synode des éveques.

Comment expliquer qu'une partie de l'Eglise soit tentée par une "alliance" avec l'islam ?

Je ne sais pas quelle est exactement l'étendue de ce courant. Mais je constate qu'il rencontre, en effet, un certain écho dans l'Eglise en général et dans l'Eglise de France en particulier. Ce succès – petit ou grand – tient avant tout à une méconnaissance presque totale de l'islam, de sa doctrine et de son modus operandi. La plupart des évêques ou des clercs ne jugent pas utile d'étudier de façon approfondie cette religion, à laquelle nous sommes pourtant confrontés à chaque instant. Et ceux qui font cet effort n'ont en général accès qu'à des ouvrages marqués par l'influence de Louis Massignon, professeur au Collège de France jusqu'à sa mort en 1962, qui fut certes un grand orientaliste, mais qui a disséminé deux conceptions fausses : l'idée selon laquelle le Coran – dont les qualités littéraires ou spirituelles propres ne sont pas ici en cause – serait une Deutéro-Bible, une répétition ou une continuation de la Bible judéo-chrétienne ; et une seconde idée, non moins fallacieuse, selon laquelle l'islam s'inscrirait dans la tradition abrahamique, telle que l'Eglise l'a toujours définie.

A bien des égards, l'islam constitue pourtant un danger pour l'Eglise ?.

Peut-être. Mais le comportement d'une institution telle que l'Eglise n'est pas dicté seulement par des faits, ni même par des dogmes. Il dépend aussi des "états d'esprit", des représentations, de la sensibilité qui règne à un moment donné. Une partie de l'Eglise se refuse absolument à regarder le monde actuel en termes de conflits, de camp opposés, de "choc des civilisations". Elle nie donc les tensions avec l'islam, ou bien, si ce déni est impossible, elle fait comme si elle en était la principale responsable. Par ailleurs, l'Eglise veut être, plus que jamais, au service des pauvres. Or les musulmans apparaissent, à tort ou à raison, comme les pauvres par excellence, à l'échelle planétaire…

Un œcuménisme mal compris ?

L'œcuménisme justement conduit – entre Eglises chrétiennes et à plus forte raison entre chrétiens et non-chrétiens – suppose une très grande sûreté dans le maniement des concepts théologiques. Il suppose précisément de faire passer la doctrine avant les "états d'esprit". Tout laisser-aller en ces matières, toute fausse symétrie, peuvent être extrêmement dangereux. Je suis frappé, par exemple, par le dérapage qui entoure le concept (d'origine islamique) de "religions du Livre". Les chrétiens, qui l'emploient de plus en plus couramment, y compris dans les sermons dominicaux, l'interprètent comme une commune dévotion des juifs, des chrétiens et des musulmans envers la Bible. Alors que les musulmans lui donnent un tout autre sens : le statut inférieur mais "protégé" réservé à tous les non-musulmans qui peuvent se prévaloir d'un texte révélé, quel qu'il soit – juifs et chrétiens, bien sûr, mais aussi sabéens ou zoroastriens, voire hindous et bouddhistes…

Entretenir ces confusions revient à favoriser systématiquement l'islam ?.

A terme, on peut craindre que certains milieux ne s'islamisent sans même s'en rendre compte, et que cette évolution ne prépare un basculement de la société tout entière. Ce ne serait pas la première fois. Au VIIe siècle, les sociétés chrétiennes du Moyen-Orient, de l'Egypte à l'Anatolie en passant par le Levant, solidement installées dans leur foi mais éclatées en Eglises ou sectes multiples, se sont ralliées du jour au lendemain à un islam qu'ils prenaient pour une secte chrétienne un peu plus "moderne", un peu plus militante.

Le rôle de l'ultragauche ?

On constate des rapprochements sur les sujets les plus variés, y compris la défense du voile islamique, entre certains chrétiens, l'islamisme et une ultragauche qui semble être entrée dans un nouveau cycle ascendant. S'agit-il d'arrangements transitoires, d'alliances tactiques ou de quelque chose de plus durable ? Il est trop tôt pour le dire. Mais on peut supposer que dans ces amalgames, les chrétiens seront les premiers perdants.

Trois tentations de l'Eglise, d'Alain Besançon, Calmann-Lévy, 226 pages, 19,80 e..
Michel Gurfinkiel

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