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L'ADMINISTRATION DE L'IRAK PAR L'ONU EST UNE MAUVAISE IDEE

LE FIGARO
August 28, 2003

IRAK Dans un entretien exclusif au «Figaro», le mentor intellectuel des néoconservateurs américains estime que des «erreurs ont été commises»
Richard Perle : «L'administration de l'Irak par l'ONU est une mauvaise idée»
Ancien sous-secrétaire à la Défense du président Ronald Reagan et, à ce titre, père du programme de la «guerre des étoiles», Richard Perle est considéré aujourd'hui comme le «penseur» du mouvement des néoconservateurs aux Etats-Unis. Née au milieu des années 70 dans l'entourage du sénateur Jackson, cette idéologie s'est fait connaître en se démarquant de la diplomatie traditionnelle, fondée sur l'équilibre des puissances et la realpolitik. Les néoconservateurs sont des «unilatéralistes» : ils estiment que le meilleur des mondes possible est celui où l'Amérique utilise sa puissance pour imposer partout ses vues et son modèle d'organisation sociale, quoi qu'en pensent les autres nations. Les néoconservateurs dominent actuellement le Parti républicain. En 2000, Richard Perle s'était engagé pour le candidat Bush aux élections présidentielles, mais, en 2001, il a refusé tout poste ministériel, afin de garder sa liberté de parole. Il avait en revanche accepté la présidence du Defence Policy Board, l'influent organisme consultatif du Pentagone, comptant notamment Henry Kissinger parmi ses membres. En pleine guerre contre l'Irak, Richard Perle, accusé par certains journaux de conflit d'intérêts, a dû démissionner de son poste de président, tout en restant membre du Board. C'est dans sa résidence secondaire du midi de la France que le mentor intellectuel des néoconservateurs américains, qui achève actuellement l'écriture d'un essai sur la guerre en Irak, a reçu l'envoyé spécial du Figaro. Propos recueillis par Renaud Girard
[28 août 2003]

LE FIGARO. – En décembre dernier, vous nous aviez déclaré que la France finirait par intervenir en Irak aux côtés des États-Unis, comme elle l'avait fait en 1991. Cela n'a pas été le cas ; au contraire, la France a solennellement invité les États-Unis à laisser davantage de temps aux inspections de l'ONU. Aujourd'hui, pensez-vous qu'elle a eu raison ou tort ?


Richard PERLE. – Je pense que la France a eu tort. Le temps donné aux inspecteurs ne constituait pas un réel enjeu. Ils n'étaient qu'une centaine d'hommes pour fouiller un territoire grand comme la France ! Pendant toutes les discussions au Conseil de sécurité, la France – comme la Russie – a toujours cherché à limiter le potentiel et l'envergure des inspections.


L'hiver dernier, vous nous aviez dit que le but premier des États-Unis pour entrer en guerre était l'élimination des armes de destruction massive. Or, en quatre mois et demi d'occupation militaire américaine de l'Irak, on n'en a pas trouvé une seule. N'y a-t-il pas là, pour vous, quelque motif d'embarras ?


Non. Depuis longtemps, je pensais qu'il fallait renverser Saddam Hussein. A cause des menaces que représentait ce régime pour les États-Unis et pour la paix du monde, et à cause des innombrables crimes que Saddam avait commis dans son pays. La question des armes de destruction massive était, c'est vrai, cruciale. Elle continue de l'être. Rassurez-vous, nous allons bientôt découvrir toute l'histoire de ces armes et je suis sûr qu'on en trouvera physiquement bientôt quelques-unes. Et qu'on saura également ce que Saddam a fait des autres. Nous savons pour sûr qu'il avait fabriqué ces armes. Il a eu tout loisir pour prouver qu'elles n'existaient plus : il lui suffisait de fournir les documents retraçant le processus de leur destruction. Or, il ne l'a pas fait.


Mais n'y a-t-il pas dans la région d'autres pays qui possèdent, eux de manière certaine, des armes de destruction massive ?


Il est incontestable que les Syriens détiennent des armes chimiques. Les Iraniens en ont aussi et travaillent à se doter d'armes nucléaires. C'est un fait que l'existence de ces armes représente pour nous une grave menace.


Le problème des armes iraniennes n'est-il pas beaucoup plus grave et réel que ne l'était celui des armes irakiennes ?

Les armes iraniennes constituent assurément un problème très sérieux pour nous et nous allons devoir trouver les moyens de le régler. Il faut que vous compreniez bien une chose : depuis le 11 septembre, les États-Unis ne peuvent plus se permettre que les pires armes du monde se trouvent aux mains des pires régimes du monde.


L'opinion publique britannique en veut actuellement beaucoup à Tony Blair d'avoir exagéré la menace irakienne pour provoquer l'entrée en guerre du Royaume-Uni. Un sentiment identique commence à émerger aux États-Unis. Ne pensez-vous pas que George Bush et Tony Blair, en trompant leurs opinions publiques, ont involontairement réduit leur marge de manoeuvre face aux menaces, elles bien réelles, des armes nucléaires de la Corée du Nord et de l'Iran ?


Laissez du temps au temps. Vous verrez que bientôt, quand tout sera éclairci, personne aux États-Unis ou en Grande-Bretagne n'estimera avoir été trompé par son gouvernement.


Si aujourd'hui il fallait faire la guerre à l'Iran, il y a fort à parier que l'opinion anglaise, que la Chambre des communes, n'accepteraient pas de suivre...


Je ne suis pas sûr que la guerre soit aujourd'hui le meilleur moyen de traiter la menace iranienne. Mais je peux vous dire qu'aux États-Unis le Congrès est tout à fait conscient de la menace que pose à la sécurité de notre pays le régime des mollahs en Iran.


L'ambitieux programme de Condoleezza Rice (le conseiller à la Sécurité nationale du président Bush, NDLR) – «punir la France, ignorer l'Allemagne, pardonner à la Russie» –, est-il toujours en vigueur à Washington ?


Non... Hum... Vous savez, s'exprimer par formules est toujours assez dangereux. Je ne pense pas que notre politique soit de punir la France. Et d'ailleurs je n'ai pas connaissance de la moindre mesure punitive contre Paris. En ce qui concerne la Russie, je pense que la position de Moscou a eu un impact négatif sur les relations russo-américaines, comme il y a eu un impact négatif sur les relations franco-américaines. Quoi qu'il en soit, je pense que cette formule relève davantage du divertissement que de la politique sérieuse.


Et l'Allemagne ?

Il y a le sentiment aux États-Unis que la position de Schröder a constitué une aberration uniquement guidée par des motifs électoraux, mais qu'elle ne s'inscrit pas au coeur de la politique allemande sur le long terme.


La France ne s'est-elle pas en réalité comportée en vraie amie des États-Unis ? Car le vrai ami, c'est celui qui ose tout dire, même les vérités qui fâchent, et celui qui donne les bons conseils...


Quelles vérités ? Je ne pense pas que le président Chirac croyait sincèrement que davantage de temps accordé aux inspecteurs réglerait quoi que ce soit en Irak.


Mais, enfin, êtes-vous satisfait de la situation actuelle en Irak ?


Je le suis. Mais avant, je veux revenir aux vérités françaises de Jacques Chirac et Dominique de Villepin. Que nous ont-ils dit alors ? Que si nous intervenions en Irak, l'ensemble du monde arabe se révolterait ! Est-ce arrivé ? Non. Chirac et Villepin se sont entièrement trompés sur les conséquences dans le monde arabe. Et, pourtant, cette analyse était le fondement de leur opposition à notre politique.


Au sommet de la francophonie à Beyrouth, en octobre dernier, le président Chirac a dit du Moyen-Orient que c'était une région qui connaissait déjà suffisamment de conflits pour qu'on n'en ajoute pas un autre. Les faits, aujourd'hui, ne donnent-ils pas raison à la position du chef de l'État ?


Non. Je pense qu'il était impérieux de changer le régime en Irak. Revenez à la situation avant guerre. Saddam n'avait pas rempli ses obligations à l'égard des Nations unies. Le président Bush s'est rendu aux Nations unies, a fait un discours devant l'Assemblée générale, pour demander instamment que l'Irak satisfasse à ses obligations de désarmement. Qu'arriva-t-il ensuite ? Rien. Les Nations unies n'étaient apparemment pas prêtes à exiger le respect de leurs propres résolutions, lesquelles avaient déjà été violées pendant plus de dix ans. Il y avait des sanctions économiques contre l'Irak. Quelle était la position de la France ? Qu'il fallait les lever ! C'était d'ailleurs aussi la position de Moscou. Le président Chirac et le ministre Villepin ont, de fait, choisi le côté de Saddam Hussein.


Comment pouvez-vous prétendre que la situation de l'Irak administrée par les Américains est bonne ?

La situation de l'Irak est en tout cas bien meilleure que sous Saddam Hussein, mais je ne vais pas vous dire qu'il est facile de changer un pays qui a été soumis pendant trente ans à une dictature du type de celle de Saddam.


Pensez-vous que l'anarchie soit préférable à la dictature ?


Je ne pense pas qu'on puisse parler d'anarchie. Certes, il y a beaucoup de violence. Mais y avait-il l'anarchie en France après sa libération en 1944 ?


Pas un seul soldat américain n'a été tué alors, derrière les lignes de front, sur le territoire de la France libérée. Même chose en Allemagne, qui était pourtant un pays ennemi des Etats-Unis.


Mais dix mille collabos français ont bien été tués par d'autres Français ! Vous ne pouvez pas, du jour au lendemain, réussir la transformation d'un pays qui a subi une histoire récente du type de celle de l'Irak. Il y a des Irakiens qui travaillaient pour Saddam, qui appartenaient à son système de torture, à sa police secrète. Ils sont des milliers et ils ne peuvent aller nulle part. Actuellement, on assiste de leur part à une tentative désespérée pour montrer que l'Administration américaine de l'Irak ne marche pas.


Les problèmes actuels ne proviennent-ils pas plutôt de militants islamistes qui n'étaient pas là sous Saddam et qui ont réussi à s'infiltrer dans le pays à la faveur de l'anarchie ambiante ? Ne pensez-vous pas que les attentats contre vos soldats et contre l'ONU proviennent bien davantage des milieux islamistes que des milieux nationalistes arabes laïcs de l'ancien parti Baas ?


A l'évidence, nous avons des problèmes avec les deux. Trois groupes de gens sont responsables de la violence actuelle et des sabotages en Irak : les baasistes qui ne peuvent aller nulle part, les extrémistes musulmans pour qui les attaques contre nos troupes font partie d'une stratégie terroriste globale, et, enfin, le groupe des criminels de droit commun, dont beaucoup avaient été libérés de prison par Saddam. Mais la très grande majorité des Irakiens ne soutient aucun de ces trois groupes.

N'y a-t-il pas un contraste éclatant entre la qualité de la préparation militaire, la rapidité de l'invasion, et la totale impréparation américaine en matière d'administration civile ? Tous ces pillages, ces ministères vandalisés, ces archives brûlées... Et pourtant, vous saviez que le monde allait vous juger avant tout sur vos résultats civils. N'y a-t-il pas là un échec américain historique ?


Bien sûr que nous n'avons pas tout fait bien. Il y a eu des erreurs commises et il y en aura d'autres. Envahir un pays pour l'administrer n'est pas dans la culture américaine. Nous n'avons pas d'expérience coloniale, dont nous aurions pu tirer une doctrine. Notre approche fut, par nécessité, empirique.

Notre principale erreur, à mon avis, est de n'avoir pas réussi à travailler en profondeur avec les Irakiens avant la guerre, de manière qu'une opposition irakienne ait été capable de prendre immédiatement les choses en main. Aujourd'hui, la solution est de donner le pouvoir aux Irakiens aussi tôt que possible.


Quand vous partirez d'Irak, ne risquez-vous pas d'y laisser une République islamique chiite encore plus antiaméricaine que ne l'était le régime de Saddam ?


Non, je ne crois pas. Bien sûr, il y aura toujours des éléments extrémistes qui chercheront à prendre le contrôle de l'Irak (comme cela s'est passé en Iran il y a vingt-cinq ans), mais je ne pense pas que la population irakienne les soutiendra. Je vous signale que nous avons beaucoup moins de problème dans les zones chiites du Sud que dans les bastions sunnites baasistes, comme Falloudja.


Le seul mérite du régime de Saddam était qu'il garantissait en Irak la liberté de religion et l'émanci pation des femmes. Aujourd'hui la minorité chrétienne se déclare ouver tement inquiète et la scolarisation des filles a baissé de moitié, car leurs parents ont peur de les envoyer à l'école en raison de l'insécurité ambiante dans les rues. N'est-il pas paradoxal qu'une intervention américaine ait pour résultat la fragilisation des chrétiens et des femmes ?

J'ai la conviction que l'Irak adoptera bientôt une constitution garantissant la liberté de religion et la protection des droits des femmes. Légalement, les Irakiens seront alors bien mieux protégés que sous Saddam, où ils pouvaient disparaître à jamais pour avoir émis une simple critique contre le régime. Reste, c'est vrai, la question de l'insécurité sur le terrain, qui est indéniable. Mais c'est une situation provisoire. L'état de violence actuel ne préfigure pas l'Irak de demain.

Quoi qu'il en soit, le nombre des victimes de l'insécurité actuelle est bien inférieur au nombre de personnes qui auraient été tuées si Saddam avait conservé le pouvoir. Les enquêtes actuelles sur les charniers indiquent qu'environ 300 000 Irakiens ont été assassinés par le régime de Saddam. Aussi terribles que soient l'instabilité et la criminalité actuelles, cette violence est bien moindre que celle infligée par Saddam contre sa propre population pendant trente ans...


Ne pensez-vous pas qu'en refusant le multilatéralisme et le système onusien fondé par le président Roosevelt, les Américains se sont en quelque sorte reniés eux-mêmes ?


Les Nations unies ont été créées après la Seconde Guerre mondiale pour empêcher l'invasion d'un pays par un voisin plus puissant. Mais le système des Nations unies n'est pas adapté pour traiter des nouvelles menaces, comme le terrorisme international. La charte de l'ONU ne permet pas l'intrusion dans les affaires intérieures d'un pays, même s'il existe une menace réelle pour la paix du monde. A cet égard, la Corée du Nord offre un bon exemple. Tout le monde s'accorde pour dire que le programme nucléaire nord-coréen est gros d'immenses dangers, pratiquement imprévisibles, mais l'ONU s'est montrée incapable de réagir face à cette menace.

Le multilatéralisme onusien peut être utile dans certains cas, mais pas dans d'autres. Il faudrait aujourd'hui modifier la charte des Nations unies, de manière qu'un pays s'offrant comme sanctuaire aux terroristes soit traité aussi durement qu'un pays ayant violé des frontières internationalement reconnues. Il serait excellent que la France prenne la tête d'un tel mouvement de réforme de l'ONU.


Quelles concessions l'Amérique devrait-elle faire à vos yeux pour obtenir que l'ONU et la France viennent l'épauler en Irak ?

L'administration de l'Irak par l'ONU est une mauvaise idée. Où l'ONU a-t-elle donc réussi dans l'administration de territoires qui lui avaient été confiés ? Il n'y a pas le moindre précédent qui


IRAK Dans un entretien exclusif au «Figaro», le mentor intellectuel des néoconservateurs américains estime que des «erreurs ont été commises»
Richard Perle : «L'administration de l'Irak par l'ONU est une mauvaise idée»
Ancien sous-secrétaire à la Défense du président Ronald Reagan et, à ce titre, père du programme de la «guerre des étoiles», Richard Perle est considéré aujourd'hui comme le «penseur» du mouvement des néoconservateurs aux Etats-Unis. Née au milieu des années 70 dans l'entourage du sénateur Jackson, cette idéologie s'est fait connaître en se démarquant de la diplomatie traditionnelle, fondée sur l'équilibre des puissances et la realpolitik. Les néoconservateurs sont des «unilatéralistes» : ils estiment que le meilleur des mondes possible est celui où l'Amérique utilise sa puissance pour imposer partout ses vues et son modèle d'organisation sociale, quoi qu'en pensent les autres nations. Les néoconservateurs dominent actuellement le Parti républicain. En 2000, Richard Perle s'était engagé pour le candidat Bush aux élections présidentielles, mais, en 2001, il a refusé tout poste ministériel, afin de garder sa liberté de parole. Il avait en revanche accepté la présidence du Defence Policy Board, l'influent organisme consultatif du Pentagone, comptant notamment Henry Kissinger parmi ses membres. En pleine guerre contre l'Irak, Richard Perle, accusé par certains journaux de conflit d'intérêts, a dû démissionner de son poste de président, tout en restant membre du Board. C'est dans sa résidence secondaire du midi de la France que le mentor intellectuel des néoconservateurs américains, qui achève actuellement l'écriture d'un essai sur la guerre en Irak, a reçu l'envoyé spécial du Figaro. Propos recueillis par Renaud Girard
[28 août 2003]

LE FIGARO. – En décembre dernier, vous nous aviez déclaré que la France finirait par intervenir en Irak aux côtés des États-Unis, comme elle l'avait fait en 1991. Cela n'a pas été le cas ; au contraire, la France a solennellement invité les États-Unis à laisser davantage de temps aux inspections de l'ONU. Aujourd'hui, pensez-vous qu'elle a eu raison ou tort ?


Richard PERLE. – Je pense que la France a eu tort. Le temps donné aux inspecteurs ne constituait pas un réel enjeu. Ils n'étaient qu'une centaine d'hommes pour fouiller un territoire grand comme la France ! Pendant toutes les discussions au Conseil de sécurité, la France – comme la Russie – a toujours cherché à limiter le potentiel et l'envergure des inspections.


L'hiver dernier, vous nous aviez dit que le but premier des États-Unis pour entrer en guerre était l'élimination des armes de destruction massive. Or, en quatre mois et demi d'occupation militaire américaine de l'Irak, on n'en a pas trouvé une seule. N'y a-t-il pas là, pour vous, quelque motif d'embarras ?


Non. Depuis longtemps, je pensais qu'il fallait renverser Saddam Hussein. A cause des menaces que représentait ce régime pour les États-Unis et pour la paix du monde, et à cause des innombrables crimes que Saddam avait commis dans son pays. La question des armes de destruction massive était, c'est vrai, cruciale. Elle continue de l'être. Rassurez-vous, nous allons bientôt découvrir toute l'histoire de ces armes et je suis sûr qu'on en trouvera physiquement bientôt quelques-unes. Et qu'on saura également ce que Saddam a fait des autres. Nous savons pour sûr qu'il avait fabriqué ces armes. Il a eu tout loisir pour prouver qu'elles n'existaient plus : il lui suffisait de fournir les documents retraçant le processus de leur destruction. Or, il ne l'a pas fait.


Mais n'y a-t-il pas dans la région d'autres pays qui possèdent, eux de manière certaine, des armes de destruction massive ?


Il est incontestable que les Syriens détiennent des armes chimiques. Les Iraniens en ont aussi et travaillent à se doter d'armes nucléaires. C'est un fait que l'existence de ces armes représente pour nous une grave menace.


Le problème des armes iraniennes n'est-il pas beaucoup plus grave et réel que ne l'était celui des armes irakiennes ?

Les armes iraniennes constituent assurément un problème très sérieux pour nous et nous allons devoir trouver les moyens de le régler. Il faut que vous compreniez bien une chose : depuis le 11 septembre, les États-Unis ne peuvent plus se permettre que les pires armes du monde se trouvent aux mains des pires régimes du monde.


L'opinion publique britannique en veut actuellement beaucoup à Tony Blair d'avoir exagéré la menace irakienne pour provoquer l'entrée en guerre du Royaume-Uni. Un sentiment identique commence à émerger aux États-Unis. Ne pensez-vous pas que George Bush et Tony Blair, en trompant leurs opinions publiques, ont involontairement réduit leur marge de manoeuvre face aux menaces, elles bien réelles, des armes nucléaires de la Corée du Nord et de l'Iran ?


Laissez du temps au temps. Vous verrez que bientôt, quand tout sera éclairci, personne aux États-Unis ou en Grande-Bretagne n'estimera avoir été trompé par son gouvernement.


Si aujourd'hui il fallait faire la guerre à l'Iran, il y a fort à parier que l'opinion anglaise, que la Chambre des communes, n'accepteraient pas de suivre...


Je ne suis pas sûr que la guerre soit aujourd'hui le meilleur moyen de traiter la menace iranienne. Mais je peux vous dire qu'aux États-Unis le Congrès est tout à fait conscient de la menace que pose à la sécurité de notre pays le régime des mollahs en Iran.


L'ambitieux programme de Condoleezza Rice (le conseiller à la Sécurité nationale du président Bush, NDLR) – «punir la France, ignorer l'Allemagne, pardonner à la Russie» –, est-il toujours en vigueur à Washington ?


Non... Hum... Vous savez, s'exprimer par formules est toujours assez dangereux. Je ne pense pas que notre politique soit de punir la France. Et d'ailleurs je n'ai pas connaissance de la moindre mesure punitive contre Paris. En ce qui concerne la Russie, je pense que la position de Moscou a eu un impact négatif sur les relations russo-américaines, comme il y a eu un impact négatif sur les relations franco-américaines. Quoi qu'il en soit, je pense que cette formule relève davantage du divertissement que de la politique sérieuse.


Et l'Allemagne ?

Il y a le sentiment aux États-Unis que la position de Schröder a constitué une aberration uniquement guidée par des motifs électoraux, mais qu'elle ne s'inscrit pas au coeur de la politique allemande sur le long terme.


La France ne s'est-elle pas en réalité comportée en vraie amie des États-Unis ? Car le vrai ami, c'est celui qui ose tout dire, même les vérités qui fâchent, et celui qui donne les bons conseils...


Quelles vérités ? Je ne pense pas que le président Chirac croyait sincèrement que davantage de temps accordé aux inspecteurs réglerait quoi que ce soit en Irak.


Mais, enfin, êtes-vous satisfait de la situation actuelle en Irak ?


Je le suis. Mais avant, je veux revenir aux vérités françaises de Jacques Chirac et Dominique de Villepin. Que nous ont-ils dit alors ? Que si nous intervenions en Irak, l'ensemble du monde arabe se révolterait ! Est-ce arrivé ? Non. Chirac et Villepin se sont entièrement trompés sur les conséquences dans le monde arabe. Et, pourtant, cette analyse était le fondement de leur opposition à notre politique.


Au sommet de la francophonie à Beyrouth, en octobre dernier, le président Chirac a dit du Moyen-Orient que c'était une région qui connaissait déjà suffisamment de conflits pour qu'on n'en ajoute pas un autre. Les faits, aujourd'hui, ne donnent-ils pas raison à la position du chef de l'État ?


Non. Je pense qu'il était impérieux de changer le régime en Irak. Revenez à la situation avant guerre. Saddam n'avait pas rempli ses obligations à l'égard des Nations unies. Le président Bush s'est rendu aux Nations unies, a fait un discours devant l'Assemblée générale, pour demander instamment que l'Irak satisfasse à ses obligations de désarmement. Qu'arriva-t-il ensuite ? Rien. Les Nations unies n'étaient apparemment pas prêtes à exiger le respect de leurs propres résolutions, lesquelles avaient déjà été violées pendant plus de dix ans. Il y avait des sanctions économiques contre l'Irak. Quelle était la position de la France ? Qu'il fallait les lever ! C'était d'ailleurs aussi la position de Moscou. Le président Chirac et le ministre Villepin ont, de fait, choisi le côté de Saddam Hussein.


Comment pouvez-vous prétendre que la situation de l'Irak administrée par les Américains est bonne ?

La situation de l'Irak est en tout cas bien meilleure que sous Saddam Hussein, mais je ne vais pas vous dire qu'il est facile de changer un pays qui a été soumis pendant trente ans à une dictature du type de celle de Saddam.


Pensez-vous que l'anarchie soit préférable à la dictature ?


Je ne pense pas qu'on puisse parler d'anarchie. Certes, il y a beaucoup de violence. Mais y avait-il l'anarchie en France après sa libération en 1944 ?


Pas un seul soldat américain n'a été tué alors, derrière les lignes de front, sur le territoire de la France libérée. Même chose en Allemagne, qui était pourtant un pays ennemi des Etats-Unis.


Mais dix mille collabos français ont bien été tués par d'autres Français ! Vous ne pouvez pas, du jour au lendemain, réussir la transformation d'un pays qui a subi une histoire récente du type de celle de l'Irak. Il y a des Irakiens qui travaillaient pour Saddam, qui appartenaient à son système de torture, à sa police secrète. Ils sont des milliers et ils ne peuvent aller nulle part. Actuellement, on assiste de leur part à une tentative désespérée pour montrer que l'Administration américaine de l'Irak ne marche pas.


Les problèmes actuels ne proviennent-ils pas plutôt de militants islamistes qui n'étaient pas là sous Saddam et qui ont réussi à s'infiltrer dans le pays à la faveur de l'anarchie ambiante ? Ne pensez-vous pas que les attentats contre vos soldats et contre l'ONU proviennent bien davantage des milieux islamistes que des milieux nationalistes arabes laïcs de l'ancien parti Baas ?


A l'évidence, nous avons des problèmes avec les deux. Trois groupes de gens sont responsables de la violence actuelle et des sabotages en Irak : les baasistes qui ne peuvent aller nulle part, les extrémistes musulmans pour qui les attaques contre nos troupes font partie d'une stratégie terroriste globale, et, enfin, le groupe des criminels de droit commun, dont beaucoup avaient été libérés de prison par Saddam. Mais la très grande majorité des Irakiens ne soutient aucun de ces trois groupes.

N'y a-t-il pas un contraste éclatant entre la qualité de la préparation militaire, la rapidité de l'invasion, et la totale impréparation américaine en matière d'administration civile ? Tous ces pillages, ces ministères vandalisés, ces archives brûlées... Et pourtant, vous saviez que le monde allait vous juger avant tout sur vos résultats civils. N'y a-t-il pas là un échec américain historique ?


Bien sûr que nous n'avons pas tout fait bien. Il y a eu des erreurs commises et il y en aura d'autres. Envahir un pays pour l'administrer n'est pas dans la culture américaine. Nous n'avons pas d'expérience coloniale, dont nous aurions pu tirer une doctrine. Notre approche fut, par nécessité, empirique.

Notre principale erreur, à mon avis, est de n'avoir pas réussi à travailler en profondeur avec les Irakiens avant la guerre, de manière qu'une opposition irakienne ait été capable de prendre immédiatement les choses en main. Aujourd'hui, la solution est de donner le pouvoir aux Irakiens aussi tôt que possible.


Quand vous partirez d'Irak, ne risquez-vous pas d'y laisser une République islamique chiite encore plus antiaméricaine que ne l'était le régime de Saddam ?


Non, je ne crois pas. Bien sûr, il y aura toujours des éléments extrémistes qui chercheront à prendre le contrôle de l'Irak (comme cela s'est passé en Iran il y a vingt-cinq ans), mais je ne pense pas que la population irakienne les soutiendra. Je vous signale que nous avons beaucoup moins de problème dans les zones chiites du Sud que dans les bastions sunnites baasistes, comme Falloudja.


Le seul mérite du régime de Saddam était qu'il garantissait en Irak la liberté de religion et l'émanci pation des femmes. Aujourd'hui la minorité chrétienne se déclare ouver tement inquiète et la scolarisation des filles a baissé de moitié, car leurs parents ont peur de les envoyer à l'école en raison de l'insécurité ambiante dans les rues. N'est-il pas paradoxal qu'une intervention américaine ait pour résultat la fragilisation des chrétiens et des femmes ?

J'ai la conviction que l'Irak adoptera bientôt une constitution garantissant la liberté de religion et la protection des droits des femmes. Légalement, les Irakiens seront alors bien mieux protégés que sous Saddam, où ils pouvaient disparaître à jamais pour avoir émis une simple critique contre le régime. Reste, c'est vrai, la question de l'insécurité sur le terrain, qui est indéniable. Mais c'est une situation provisoire. L'état de violence actuel ne préfigure pas l'Irak de demain.

Quoi qu'il en soit, le nombre des victimes de l'insécurité actuelle est bien inférieur au nombre de personnes qui auraient été tuées si Saddam avait conservé le pouvoir. Les enquêtes actuelles sur les charniers indiquent qu'environ 300 000 Irakiens ont été assassinés par le régime de Saddam. Aussi terribles que soient l'instabilité et la criminalité actuelles, cette violence est bien moindre que celle infligée par Saddam contre sa propre population pendant trente ans...


Ne pensez-vous pas qu'en refusant le multilatéralisme et le système onusien fondé par le président Roosevelt, les Américains se sont en quelque sorte reniés eux-mêmes ?


Les Nations unies ont été créées après la Seconde Guerre mondiale pour empêcher l'invasion d'un pays par un voisin plus puissant. Mais le système des Nations unies n'est pas adapté pour traiter des nouvelles menaces, comme le terrorisme international. La charte de l'ONU ne permet pas l'intrusion dans les affaires intérieures d'un pays, même s'il existe une menace réelle pour la paix du monde. A cet égard, la Corée du Nord offre un bon exemple. Tout le monde s'accorde pour dire que le programme nucléaire nord-coréen est gros d'immenses dangers, pratiquement imprévisibles, mais l'ONU s'est montrée incapable de réagir face à cette menace.

Le multilatéralisme onusien peut être utile dans certains cas, mais pas dans d'autres. Il faudrait aujourd'hui modifier la charte des Nations unies, de manière qu'un pays s'offrant comme sanctuaire aux terroristes soit traité aussi durement qu'un pays ayant violé des frontières internationalement reconnues. Il serait excellent que la France prenne la tête d'un tel mouvement de réforme de l'ONU.


Quelles concessions l'Amérique devrait-elle faire à vos yeux pour obtenir que l'ONU et la France viennent l'épauler en Irak ?

L'administration de l'Irak par l'ONU est une mauvaise idée. Où l'ONU a-t-elle donc réussi dans l'administration de territoires qui lui avaient été confiés ? Il n'y a pas le moindre précédent

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